Il y a un détail que je remarque à chaque fois que je remonte une rue du vieux Blois, que la plupart des gens ne voient même plus : cette bande grise, légèrement bombée, parcourue de fissures nettes, qui court sur le premier mètre des façades. C'est du ciment. Il a été posé de bonne foi, souvent dans les années soixante ou soixante-dix, pour « assainir » un bas de mur qui suintait. Et c'est exactement ce qui achève la pierre qu'il devait protéger.

Le tuffeau est une éponge, pas un bouclier

Le tuffeau du Val de Loire n'est pas un calcaire dur. C'est une craie micacée, déposée au Turonien il y a une petite centaine de millions d'années. Sa particularité tient en un chiffre : sa porosité peut atteindre la moitié de son volume. Autrement dit, dans un moellon de tuffeau, il y a presque autant de vide que de matière. Le reste : du carbonate de calcium — autour de 50 %, parfois davantage —, du quartz, des paillettes de mica qui font scintiller le mur au soleil rasant, et, dans le tuffeau blanc, des microsphères de silice.

Cette pierre a été tirée des coteaux de la Loire et du Cher. À Bourré, à une trentaine de kilomètres de Blois en remontant le Cher, on a creusé la roche jusqu'au milieu du XXe siècle : l'extraction s'y est pratiquement arrêtée vers 1954, et les galeries sont devenues des champignonnières et des caves. C'est la même formation que l'on retrouve dans les coteaux blésois et dans les murs qui montent depuis les quais.

Un mur de tuffeau ne combat pas l'eau : il la laisse entrer et il la laisse ressortir. Toute la logique du bâti ancien tient là-dedans. L'humidité qui monte du sol, celle qui vient de la pluie battante, celle que produit la vie à l'intérieur, tout cela transite par la pierre et s'évapore en surface. Le jour où on lui colle un revêtement étanche, on ne le protège pas : on lui coupe la respiration.

Ce qu'un enduit ciment fait réellement à la pierre

Il ferme la sortie, pas l'entrée

Le ciment est dense et très peu perméable à la vapeur. Il ne rend pas le mur sec pour autant : l'eau continue d'arriver par le sol et par les fissures de l'enduit lui-même, mais elle ne repart plus par la façade. Elle migre vers l'intérieur, ou elle stagne juste derrière la couche de ciment, à l'interface avec la pierre. C'est là que tout se joue.

Les sels font le travail de sape

L'eau qui circule dans un mur n'est jamais pure : elle transporte des sels, apportés par le sol ou par le liant lui-même. Tant que l'évaporation se fait en surface, ces sels cristallisent à l'extérieur, sous forme de voiles blanchâtres qu'on brosse. Bloquée par le ciment, l'évaporation se déplace à l'intérieur de la pierre. Les cristaux se forment alors dans les pores du tuffeau, et leur croissance exerce une pression suffisante pour désolidariser la matière. C'est ce qui produit la desquamation en plaques, la pulvérulence — la pierre qui part en sable sous le doigt — et l'alvéolisation.

Le gel achève le mur

Le climat blésois n'est pas rude, mais il est humide et il gèle : autour de 700 mm de pluie par an, et un thermomètre descendu à −16 °C le 9 février 2012. Une pierre gorgée d'eau qui ne peut plus sécher est une pierre gélive, et chaque cycle de gel et de dégel fait éclater un peu de matière derrière l'enduit. Au bout de quelques hivers, le ciment tient encore — c'est le drame — mais il ne tient plus qu'à lui-même. Le jour où il se décolle, il emporte une croûte de tuffeau avec lui.

Comment reconnaître un enduit d'origine

Avant de décider quoi que ce soit, il faut savoir ce qu'on a sous les yeux :

  • L'ongle ou la pointe d'une clé. Un enduit à la chaux se raye et se poudre légèrement. Un enduit ciment résiste et sonne sec.
  • Le son. On tape avec le plat de la main : un enduit adhérent répond plein, un enduit décollé sonne creux, et cette zone creuse est déjà perdue.
  • La couleur du sable. Un enduit ancien tire sa teinte du sable local et reste proche du ton de la pierre. Le ciment vire au gris froid et se salit en traînées noires.
  • Le dessin des fissures. La chaux se fissure fin, en réseau, et referme d'elle-même ses microfissures en se recarbonatant. Le ciment se fend franc, en lignes droites.
  • Le revers d'un morceau tombé, l'indice le plus parlant. Si le fragment d'enduit porte au dos une pellicule de pierre blanche, ce n'est pas l'enduit qui a lâché : c'est le tuffeau qui s'est délité derrière.

Chaux aérienne ou chaux hydraulique naturelle

Le principe est simple et ancien : le mortier doit toujours être plus tendre que la pierre qu'il recouvre. Sur du tuffeau, cela oriente vers une chaux aérienne, ou vers une chaux hydraulique naturelle faiblement dosée. Une chaux hydraulique très résistante, elle, n'a rien à faire sur ce support : plus dure que la craie, elle reproduit à sa manière les désordres du ciment.

La chaux aérienne durcit lentement, en reprenant le gaz carbonique de l'air ; elle est souple, très perméable à la vapeur, et pardonne les petits mouvements du mur. La chaux hydraulique naturelle prend en partie à l'eau, ce qui la rend plus commode sur un bas de mur exposé ou en arrière-saison. Dans les deux cas, l'enduit se travaille en plusieurs passes maigres, sur un support humidifié, à l'abri du soleil et du vent qui font « griller » la chaux, et il se finit à la truelle ou à la brosse, jamais lissé au point de fermer la surface. Le reste se décide sur place, façade par façade : c'est tout l'objet d'un ravalement mené à la chaux.

À Blois, l'enduit est aussi une question d'urbanisme

C'est la particularité de cette ville, et je préfère le dire avant le devis plutôt qu'après. Blois est couverte par un site patrimonial remarquable doté d'un plan de sauvegarde et de mise en valeur, et se trouve dans le périmètre du Val de Loire inscrit au patrimoine mondial depuis le 30 novembre 2000. Or un ravalement modifie l'aspect extérieur d'un bâtiment : dans ces secteurs, il relève d'une déclaration préalable, et l'architecte des Bâtiments de France est consulté par le service instructeur.

Cette contrainte, que beaucoup redoutent, est une alliée : elle ferme la porte au ciment et impose de réfléchir à la teinte, au sable et à la finition, comme on l'aurait fait de toute façon pour la pierre. Ajoutez le bas de mur : à Blois-Vienne, sur la rive gauche protégée par les levées, les pieds de façade travaillent dans un sol humide. C'est là que le ciment fait le plus de dégâts.

Quand le ciment est déjà là

Je ne laisse jamais un enduit ciment en place « pour gagner du temps ». On le dépose entièrement, sans agresser la pierre, on laisse le mur sécher — plusieurs semaines, parfois une saison entière, il n'y a pas de raccourci —, on brosse les sels revenus en surface, on remplace ou on greffe les pierres trop atteintes, puis on refait l'enduit à la chaux. Le mur peut mettre un an à retrouver son équilibre. C'est long, et c'est normal.

TVA et aides : ce qu'il faut savoir avant de se projeter

Un ravalement à la chaux sur un logement achevé depuis plus de deux ans relève du taux de TVA à 10 %. Le taux réduit de 5,5 % est réservé aux travaux d'amélioration énergétique et à ceux qui leur sont indissociablement liés ; un enduit de façade seul n'entre pas dans cette catégorie. En dehors de ces cas, c'est 20 %.

Quant à MaPrimeRénov', aux primes CEE et à l'éco-prêt à taux zéro, ils supposent tous de passer par une entreprise portant la qualification RGE. Je ne la détiens pas, et je préfère l'écrire noir sur blanc : ces dispositifs ne passeront pas par moi. Cela ne change rien à la technique, mais cela change votre plan de financement, et mieux vaut le savoir dès le premier échange.

Avant l'enduit, regardez ce qui vient d'en haut

Un mur en tuffeau qui se dégrade n'a pas toujours un problème d'enduit. Le plus souvent, il a d'abord un problème d'eau mal conduite : une rive qui déborde, un débord de toit trop court, une descente fuyarde qui arrose le même mètre carré depuis des années. Refaire une façade sans régler cela revient à repeindre une coque percée. Je commence donc par le haut : l'état des tuiles et de la couverture, la tenue des points sensibles où se joue l'étanchéité des raccords et des noues, puis le ruissellement, que rien ne révèle mieux qu'un nettoyage de toiture. Ensuite seulement, on parle de chaux — et l'enduit tient.